La télécommande vissée à la main, le regard passif, et la recherche de l’info inédite et choquante… Les Algériens ont attrapé le virus de l’information en continu. Et les nouvelles chaînes de télévision privées qui se sont multipliées ces dernières années y sont pour beaucoup.
À n’importe quelle heure de la journée, si vous arpentez l’avenue Didouche Mourad, dans le centre-ville d’Alger, vous les trouverez. Caméra à l’épaule, micro tendu : « Que pensez-vous de l’actualité ? ». Ce sont les journalistes d’Ennahar, Echorouk, Dzaïr TV, Hoggar TV, Numidia News, El Djazaïria…
Ces chaînes n’ont pas attendu l’ouverture du champ audiovisuel algérien au privé. Basées à l’étranger, elles sont actuellement 43 chaines de télévisions dont cinq seulement ont des bureaux à Alger. Il y a moins de 5 ans, ces chaînes en étaient à leurs balbutiements, aujourd’hui chacune rêve de devenir une référence dans la région et pourquoi pas dans le monde ?
Info partout, info pour tous
À Saïd Hamdine, sur les hauteurs d’Alger, plusieurs chaînes ont choisi ce quartier pour implanter leurs sièges. Ennahar TV y est installée depuis ses débuts, dans un immeuble de cinq étages. Quelques mètres plus bas, une autre tour s’apprête à accueillir la chaine Dzaïr TV, de l’homme d’affaires Ali Haddad. Sa petite sœur, Dzaïr News, y est déjà installée là-bas. Un drôle de face-à-face entre deux chaînes concurrentes, qui laisse deviner la nouvelle configuration télévisuelle en Algérie. Les petits médias d’hier veulent devenir des géants.
Dans le quartier, c’est Ennahar TV qui fait le plus parler d’elle. En quatre ans, la chaîne s’est imposée avec sa réactivité et ses sujets sensibles. À peine autorisée hier, la chaîne est devenue une grosse machine bien rodée avec presque 300 employés dont une centaine de journalistes assurant l’actualité 7 jours sur 7 et 24h sur 24.
« Regardez notre journaliste. Lorsque nous avons ressenti le séisme, notre journaliste s’est directement rendu à Hammam Melouane dans la nuit », assure fièrement Hafsi Ahmed, rédacteur en chef du news chez Ennahar TV.
Hafsi Ahmed fait partie déjà des « anciens », il travaille à Ennahar TV depuis 4 ans. Il se revendique « l’esprit Ennahar ». Lorsque nous l’interrogeons sur la réputation sulfureuse de la chaîne, le rédacteur en chef préfère expliquer qu’Ennahar doit parler de tout. « On ne veut pas seulement parler de choses négatives, bien au contraire on tient à parler de tout, on aime faire la lumière sur de bonnes initiatives », se défend le rédacteur en chef. Et d’enchâiner : « Nous voulons être les premiers partout, c’est notre premier objectif. »
Pourtant la chaîne lancée par Anis Rahmani est parvenue à se faire connaître avec des angles osés, des informations exclusives et surtout ses fameux micros-trottoirs qui dominent encore l’ensemble de sa programmation.
Cette philosophie lui permet en tout cas d’être une des chaînes les plus regardées à 20h par les Algériens. Elle est constamment au coude à coude avec Echourouk, l’autre chaîne arabophone. Durant la période du ramadan, moment où l’audimat explos,e les deux chaines sont largement en avance sur les autres. Echourouk détenait 82,03% des parts d’audiences, et Ennahar 75,31% des parts durant le ramadan 2015.
Devenir numéro un est devenu l’obsession des télévisions privées qui investissent de plus en plus, en s’équipant avec du matériel moderne, en recrutant des journalistes dans tout le pays et en multipliant les directs.
Ennahar TV, par exemple, ne lésine pas sur les moyens. Leur siège comporte 4 plateaux, la régie est impressionnante. Ces moyens et l’organisation au sein de la rédaction sont récents. La chaîne alterne les équipes et dispose de correspondants dans toutes les wilayas. « C’est vrai qu’au départ, ce n’était pas évident de faire plusieurs journaux, mais avec les années on a appris à ne pas refaire les mêmes erreurs et maintenant nous sommes capables de parler de tout. Nous devons parler de ce qui concerne l’Algérie, de tous les sujets. Quelqu’un de Ghardaïa ou d’El Oued n’est pas au courant de ce qui se passe ailleurs », explique Yacine Babassi, responsable du service économique et les correspondants en région chez Ennahar TV. « Nous voulons faire parler le citoyen, lui donner la parole. Mais pas seulement, il est important d’interroger tout le monde, le citoyen et en face, les autorités », estime-t-il, tout en écartant la volonté de faire dans le populisme. Pour le chef de rubrique, c’est l’actualité qui fait Ennahar, et pas l’inverse.
L’info en continu comme ailleurs
Les chaînes algériennes veulent désormais imiter Fox News et BFM TV, en important un nouveau modèle, le « hard news ». C’est le cas de Dzair TV qui a lancé l’an dernier sa version de chaine d’information en continu : Dzair News.
L’idée est de créer un conglomérat de média pour être présent partout, à l’instar du groupe TF1 et sa chaine d’information en continu LCI ou encore Canal + et Itele. « C’est inévitable, l’audiovisuel doit évoluer. Nous devons être sur plusieurs segments dans un groupe et pas seulement sur la télévision, il faut à long terme se diversifier dans les chaines, être présent sur le web », explique Djamel Maâfa, directeur général de Dzair News. Il faut dire que cette chaine a recruté de nombreux éléments venus de la télévision publique. La télévision privée offre un panel de sujets et de formats plus variés par rapport à l’ENTV.
A Dzair news en tout cas on veut rattraper les modèles étrangers. Au sein de leur siège encore en travaux on sent que l’on tient à instaurer une ambiance dynamique. Tous les services sont au même niveau et lorsque vous venez pour la première fois vous découvrez une vraie ruche. Au-delà des rubriques classiques, on découvre les services en plusieurs langues : arabe, français, amazigh et anglais.
« Nous sommes les seuls à produire de l’information en plusieurs langues », assure fièrement Djamel Maâfa.
C’est vrai que ces jeunes chaines ont très vite cherché à étendre leur influence. Dzair News n’est pas la seule à lancer des programmes en d’autres langues, Echorouk TV, qui pourtant cartonne en arabe, a lancé des programmes francophones. Ennahar affiche un bandeau d’informations en deux langues, arabe et français.
Se professionnaliser
Même si les chaines privées grandissent vite, elles ont encore des efforts à faire. Au sein des rédactions on le reconnait. «On refuse de répéter les erreurs du passé, on a un contrat moral avec le téléspectateur », estime Sidahmed Belluna, journaliste et responsable de la production des émissions à Dzair News.
Apprendre encore et toujours, ce sont les maîtres mots dans ces chaines composées essentiellement d’équipes jeunes et ambitieuses. C’est ce qui fait en partie leur succès. Chez Ennahar TV par exemple vous trouverez rarement un journaliste de plus de 30 ans. Toutefois cela implique une difficulté : former des jeunes journalistes parfois sans expérience. Sur le tournage d’un reportage mais aussi sur l’approche des sujets. Ennahar TV fait le choix de les impliquer constamment, de les laisser apprendre sur le terrain. Durant la conférence de rédaction qui a lieu tous les matins, tous les services participent. Chacun lance ses idées et doit argumenter, parfois cela donne des débats houleux.
« Nous tenons à faire participer tous les journalistes, justement nous leur demandons d’être force de proposition », explique Hafsi Ahmed, le rédacteur en chef de la chaine. Une formule qui donne des idées originales, mais parfois qui révèlent quelques raccourcis pris par les journalistes tentés de faire dans le sensationnel.
Autre handicap à prévoir. Ces chaines sont en train d’exploser et risquent de monopoliser les annonceurs publicitaires qui sont actuellement leur principale source de revenus. Une chance, mais aussi un boulet qui ne leur permet pas toutes les libertés de ton qu’ils souhaitent. « Nos annonceurs sont nos partenaires, nous ne ressentons pas de pression à ce niveau », assure Djamel Maafa.
Qu’en est-il des pressions politiques ? « Nous ne sommes pas inquiets des fermetures de chaines, estime-t-on au sein de la rédaction qui pourtant a récemment reçu un avertissement de la part de l’Autorité de Régulation de l’Audiovisuel pour une enquête sur Louisa Hanoune.
Chez Dzair News, même constat. On garde espoir et on assure que la chaine est complètement indépendante. Par exemple on estime que le lien avec Ali Haddad (le propriétaire du groupe) n’est pas un problème. Même si les équipes de Dzair TV et Dzair News sont constamment sur les traces du patron lors de ses déplacements, notamment en tant que président du FCE.
Toutefois ces chaines n’ont aucune certitude de durer et devront de plus en plus faire attention à leurs contenus, faire preuve de rigueur, vis-à-vis des autorités mais aussi de leur public qui surveille de près chaque erreur.
C’est pourquoi la plupart des chaines de télévision demande aujourd’hui une législation claire avec un cahier des charges qui les aidera à se positionner et à se professionnaliser. « Notre expérience doit encore mûrir, et il est indispensable qu’il y ait un cahier des charges pour toutes les télévisions», estime Djamel Maafa.
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