Sept étudiants de l’Ecole nationale des beaux-arts sont en grève de la faim depuis dimanche. Ils ont décidé de continué leur mouvement. Les étudiants en pharmacie seront aussi, pour le troisième mois consécutif, en grève. Dimanche, il n’y aura pas de reprise des cours, comme ordonné par le ministre Hadjar. La situation à l’Ecole nationale des beaux- arts d’Alger ne fait que s’aggraver. Sept étudiants observent une grève de la faim depuis près d’une semaine. Ces derniers, qui ont souhaité garder l’anonymat de peur d’inquiéter leurs proches, sont déterminés à maintenir leur action jusqu’à satisfaction de leurs revendications sociopédagogiques. Le plus jeune d’entre eux, 19 ans, a été hospitalisé d’urgence, mercredi, après avoir perdu connaissance. Le ministère de la Culture a, comme à son accoutumée, dépêché ses cadres afin de discuter avec les étudiants, mais ces derniers, rencontrés à Alger, assurent qu’«ils ne leur font plus confiance». «Nous avons compris que les responsables de la Culture se moquent complètement de notre sort. Ils ne veulent pas réformer les Beaux-Arts. Ils préfèrent nous occuper avec nos estomacs», s’indigne Myriam Zeggat, porte-parole du mouvement. Impossible de rencontrer les grévistes. Les étudiants expliquent qu’après avoir mis fin au blocus qu’ils avaient imposé à l’administration le 9 janvier, «cette dernière a non seulement privé les étudiants de leur transport mais a aussi donné l’ordre aux agents de fermer l’école et de ne laisser personne entrer ou sortir de l’établissement». «Ce groupe, qui a entamé une grève de la faim, s’est trouvé piégé à l’intérieur de l’école. Les agents nous ont même empêchés de leur ramener de la nourriture. Les étudiants ont fini par continuer sur leur lancée et décrété une grève de la faim qui est aujourd’hui à son sixième jour», témoignent-ils. Devant l’Ecole des beaux-arts à Télemly, les agents de la sécurité de l’Ecole nous ont interdit l’accès afin de rencontrer les grévistes, sous prétexte que «nous devions être muni d’un ordre de mission délivré par le ministère de la Culture». Désormais, les beauzaristes sont sous embargo. Quant à leur situation, elle reste jusque-là la même, et ce, malgré tous les mouvements de protestation observés par les différentes promotions au cours de ces dernières vingtaine d’années. Pour ne prendre que l’exemple des plus récents, Infidj’Art, ce mouvement initié en mars 2015 par les beauzaristes, en est la preuve. Les étudiants, qui ont porté les mêmes revendications, ont contesté pendant plus deux mois, en vain. Plusieurs autres actions ont été organisées en novembre 2016, mais rien n’a changé. «Jusqu’où ira cette situation ?» s’interrogent-ils. Hébergement «L’Ecole des beaux-arts n’a jamais été repensée depuis l’indépendance. Les responsables de la Culture sont en train de tuer notre école. L’Etat doit comprendre que si nous voulons le développement de notre pays, il faut encourager la pensée créative», suggère Myriam Zeggat. Son camarade rétorque : «Nous demandons des réformes profondes. Le ministère doit agir par des actions tangibles et non pas par des promesses qu’il ne saurait tenir. L’urgence n’est pas que économique, elle est aussi culturelle.» Les revendications portées par les étudiants ont été formulées selon l’urgence et le temps raisonnable de leur réalisation. A court terme, le problème posé jusque-là reste, entre autres, celui de l’hébergement. Les étudiants assurent qu’«ils ne disposent pas encore de cité universitaire qui leur soit propre». Ils sont obligés de changer de lieu de résidence à chaque début d’année. L’année dernière, ils ont été placés dans les dortoirs de l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle (Ismas). Cette année, ils sont temporairement à la cité de Zéralda, appartenant à l’Office national de la culture et de l’information (ONCI). Les étudiants affirment que les responsables de l’Ismas leur ont clairement signifié qu’«ils ne voulaient pas d’eux dans leur résidence». «Il y a toujours des considérations personnelles dans ces affaires, mais ce sont nous les étudiants qui finissons par être les victimes à la fin», dénoncent-ils. Cette fois-ci, les étudiants des Beaux-Arts ont contracté un retard de deux mois. L’entrée universitaire n’a finalement débuté qu’au début du mois de décembre, et encore... les étudiants avouent qu’«ils n’ont comptabilisé jusque-là qu’un mois d’étude». A Zéralda, comme cela a été indiqué dans leurs actions précédentes, les étudiants manquent toujours de moyens de transport. Quant à la restauration, elle, ils assurent qu’«elle est quasiment inexistante». «Les responsables ne font que raconter leurs problèmes. C’est comme si nous devions les résoudre à leur place. Ce n’est pas à nous de parler des problèmes d’argent de l’école. Nous sommes ici pour nos études et pas pour trouver des solutions économiques qu’est censé régler le ministère de la Culture et ses différents organismes. Les œuvres universitaires sont garanties par la loi. C’est un droit. Ils veulent juste nous orienter vers d’autres problèmes, chose que nous avons compris il y a longtemps», s’emporte l’un des contestataires. Sur le même registre, les étudiants revendiquent aussi «le retour des sorties pédagogiques et des workshops qui sont, selon eux, quasiment inexistants dans une école où ces derniers devaient être réguliers». «Les administrateurs de l’école partagent cette responsabilité avec les enseignants. Certains de nos enseignants s’absentent la plupart du temps. Quant à l’administration, elle ne fait rien pour les remplacer alors qu’elle peut faire appel à des professionnels pour y remédier. Au contraire, l’administration ne fait qu’aggraver la situation», expliquent-ils. Devant la nécessité de recrutement, les grévistes soulèvent aussi le manque de post-graduation qui peut constituer, selon eux, la solution au problème. «Ce domaine reste fermé, et ce, depuis plus de 20 ans. L’administration refuse d’ouvrir le post-graduation et donc, aucun de nous ne peut songer à devenir professeur un jour», s’inquiètent-ils. Actualisation Pour le moyen terme, les étudiants expliquent que la question de l’actualisation des cours reste encore en suspens. Cette revendication a été portant soulevée lors des actions précédentes, au cours de Infidj’Art, mais rien n’a été fait depuis. «Nos cours datent des années 1980 et n’ont aucun lien avec l’art contemporain. Nous ne cessons de rappeler l’importance de les actualiser, en vain. Vous ne pouvez pas discuter d’un pareil sujet avec des administrateurs, mais avec des artistes qui connaissent la valeur et la portée de la culture. C’est la raison pour laquelle nous avons proposé l’organisation d’une assemblée afin de permettre aux artistes d’assister et de discuter, ensemble, le programme. Mais l’administration ne l’entend pas de cette oreille», indiquent les étudiants. Sur le long terme, ils parlent surtout de la problématique de la reconnaissance des diplômes qui reste encore ambiguë. Alors que ces diplômes sont reconnus par les deux ministères de la Culture et de l’Enseignement supérieur, ce dernier refuse, selon eux, de reconnaître la spécificité du système des Beaux-Arts. «Nous n’arrivons pas à faire la transition vers le LMD, car ce système ne colle pas au régime particulier du système bauzariste. Nous avons exigé un LMD spécifique, ce que refuse le ministère de l’Enseignement supérieur. C’est un cercle vicieux. Cette affaire de reconnaissance date de 30 ans. Actuellement, on se retrouve avec des attestations signées par le directeur», explique Myriam Zeggat. Dans un communiqué rendu public mercredi, le ministre de la Culture assure que «les discussions restent ouvertes aux étudiants et à l’administration de l’école afin de trouver des solutions aux problèmes soulevés». Le secrétaire général du ministère de la Culture, Smaïl Oulebsir, qui a pris part aux négociations avec les étudiants, affirme que «des solutions à certains problèmes ont déjà été trouvées». «Concernant les solutions à court terme, notamment l’hébergement, il faut savoir que nous avons réglé le problème des filles qui seront hébergées à Bab Ezzouar. Quant aux garçons, ils refusent la solution d’être logés dans différentes cités universitaires d’Alger. Quant aux autres problèmes soulevés, il faut noter que leur concrétisation prendra certainement du temps. Le ministère de la Culture va en discuter avec les étudiants et l’administration de l’école. C’est un dossier que le ministère a pris en charge dans sa totalité. Nous allons certainement trouver les solutions adéquates», assure le secrétaire général du ministère de la Culture, joint par téléphone. Contactés hier, les étudiants assurent qu’«aucun point n’a été concrétisé jusque-là». La porte-parole du mouvement se dit «inquiète de l’état de santé de ses camarades». D’ailleurs, les étudiants ont tenté hier de convaincre le jeune gréviste hospitalisé d’arrêter son action, mais ce dernier refuse, selon eux, de se plier à leur demande. L’action des beauzaristes aura-t-elle ses fruits cette fois-ci ou finira-t-elle comme les précédentes ? Myriam Zeggat assure que les étudiants sont nourris de conviction et de détermination et décidés à aller au bout de leur mouvement. «Nous sommes une nouvelle génération. Nous n’avons pas vécu les années du terrorisme comme nos anciens qui ont été traumatisés par cette période. Nous sommes des artistes. Des jeunes, de ceux qui pensent que le changement est possible», affirme-t-elle.
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El Watan