L’article 96 de la loi de Finances pour 2017 prévoit l’annulation de la règle des 51/49 pour l’investissement dans les banques, en augmentant le plafond de participation à 66% du capital de ces banques.
Il est certain que cet article va créer une polémique aux relents aussi idéologiques qu’intéressés. Les tenants et les défenseurs du statu quo sortiront les drapeaux du patriotisme frelaté en vue de maintenir les choses en l’état. En face, nous avons des autorités financières en manque d’inspiration et de courage politique. Elles pensent qu’une demi-solution est la voie vers une solution entière.
Mais dans toute cette foire qui ne tardera pas à égayer nos soirées, personne ne semble vouloir se pencher sérieusement sur l’état réel de nos banques publiques et surtout sur la possibilité de trouver un acquéreur, même à 100%, en l’état actuel de leurs comptes.
Une banque étant une entreprise comme une autre, ayant juste l’argent comme principal produit à placer moyennant une certaine marge de gains, elle s’achète et se vend selon les mêmes règles que n’importe quelle affaire. La différence avec les autres entreprises, qui est de taille, est que les créances des banques sont l’objet principal de son activité et en même temps le principal poste de son actif et le moteur de son activité. Ce qui revient à dire que la banque vit sur un argent qu’elle obtient de ses dettes envers les autres.
En résumé, nous pouvons dire que la matière première des banques est la dette et les créances sont le produit fini. Au niveau des résultats, le chiffre d’affaires est constitué des intérêts perçus, diminués de ceux réglés à ses propres créanciers.
Or il existe des ratios qui permettent, à la lecture d’un bilan, de constater l’écart entre les produits théoriques sur les placements sains et les produits réels cumulés sur des placements douteux ou compromis dans les faits. Les provisions réglementaires constituées sur les créances en souffrance chez ces banques éclairent sur la nature des créances passées.
En théorie, les créances garantissent aussi bien les dettes que les produits induits comme gains sur ces dettes. Mais qu’en est-il de nos créances nationales ? Et même de nos dettes ?
La Banque d’Algérie, censée être la banque des banques, devrait normalement avoir à son actif une bonne partie des dettes des banques locales. Or, à cet actif rien de tel n’est inscrit, même sur le court terme.
En revanche, son passif recèle des dépôts de ces mêmes banques, qui représentent le gros de leurs réserves inscrites à leur actif, soit environ 1.000 milliards de dinars, l’équivalent de 10 milliards de dollars au cours de change de 2015.
La Banque d’Algérie n’est donc pas le premier créancier de nos banques. À qui doivent-elles alors un total de 96,4 milliards de dollars qui apparait au 31/12/2015 ?
Sur les comptes cela apparaît dans un détail sommaire
La situation ci-dessus, montre clairement que pratiquement le gros de ces dettes pour un montant global de 5.200 milliards de dinars, soit 52 milliards de dollars, sont exigible à tout moment. Parmi elles, 39 milliards constituent des dépôts à vue, soit des comptes courants.
Les 13 milliards restants sont des dépôts tributaires à 50% du flux des importations et peuvent être comptabilisés sur le très court terme soit pas plus de deux mois.
Les dettes à terme, qui représentent quand même 44,4 milliards de dollars, restent à identifier en matière d’origine. Pour les dépôts de la clientèle directe de nos banques, il est impossible qu’ils soient de l’ordre même de la moitié de ces montants, vu les taux d’intérêt servis, les besoins en financement de transactions plus juteuses et les proportions atteintes par l’informel chez nous.
Il faudra donc détailler la nature de ces dettes et les véritables détenteurs des titres de créances sur nos banques, pour un montant aussi lourd, pour savoir leur degré d’exigibilité à moyen terme, et les capacités des banques à les supporter sur leurs propres moyens qui ne représentent manifestement que 8.8 milliards de dollars tous postes confondus.
Voici donc ce que d’éventuels acheteurs de parts dans nos banques auront à assumer comme passif global, exigible à 60% à court terme.
Passons à l’actif pour voir les capacités à solder ce passif, en cas de problème financier urgent.
Cet actif, en dehors des réserves cumulées à 10,9 milliards de dollars , est principalement représenté par 93 milliards de dollars d’encours sur toute la société, dont 20,31 milliards sur l’État et 36.88 milliards sur le secteur public, soit un montant total de 57,2 milliards de dollars sur deux entités. Or l’une, en l’occurrence l’État, principal pourvoyeur des banques en fonds avant l’arrivée d’une prise d’air dans ses circuits, est actuellement demandeur et non préteur, et l’autre est réputée pour n’avoir jamais rien remboursé depuis sa genèse en principal ou en intérêt.
Peut-on décemment considérer comme une garantie de passif, cette partie de l’actif des banques, alors que l’unique instrument d’apurement qui est le trésor est lui-même en difficulté ?
Il reste donc les créances sur le secteur privé.
Or ces créances sont constituées de crédits à court terme qui nécessitent autant de liquidités pour les entretenir que de créances générées.
Le plus grave est que pour éviter que les provisions pour créances douteuses ne coulent le bilan par là-bas, les banques recourent à toutes sortes d’opérations de consolidation et de reprofilages, en réinjectant aussi bien les produits de ces créances que les crédits en souffrance dans de nouvelles créances préfabriquées elles-mêmes génératrices de produits tout aussi douteux et de résultats d’exploitation encore plus douteux.
Il faudra donc définir la part des consolidations et des agios cumulés de toutes ces créances pour savoir exactement ce que valent les investissements payés avec ces créances, en leur appliquant un taux d’amortissement propre à leur vétusté, pour savoir ce qui garantit dans les faits ces montants initiaux, en oubliant les produits cumulés au passage.
Il est fort à parier que le produit cumulé de toutes les garanties matérielles de ces créances, dans les faits douteuses, ne représente pas le tiers de leur valeur inscrite en créance sur les clients.
Il est aussi sûr que la somme des bilans de nos banques qui représente l’intégralité de notre PIB, ne trouvera aucune compensation réelle dans la société même si on devait en saisir le moindre dinar ou bien représentatif de ces dettes dans la nature.
Dans les faits, ces créances consenties à des entités publiques et privées, ont été consommées en gros en monnaie étrangère. Aujourd’hui, leurs chiffres d’affaires annuels, au vu de la concurrence de produits importés et des capacités d’achat de la société en l’absence d’exportations, ne suffiront pas à générer une marge nécessaire pour la couverture des intérêts en TTC de ces créances qui, il faut bien le savoir, produisent chaque année 10 milliards de dinars de produits financiers, presque intégralement pris en charge par des jeux d’écriture.
Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que pour régler 10% d’intérêt d’un crédit par année, il faut sur 7 ans, réaliser quelque chose comme 1,3 fois la valeur de l’investissement en chiffre d’affaires ou faire des marges nettes après impôts de 15% sur un crédit équivalent au chiffre d’affaires annuel. Ce qui est quasiment impossible pour une autre activité que spéculative, elle-même tributaire des capacités financières de la société et des flux d’importation.
En conclusion
Nous avons des banques dont les passifs restent à détailler et à renégocier avec les entités prêteuses et déposantes, censés être garantis par des créances dont une bonne majorité n’est recouvrable ni à courts, ni à moyens ni à longs termes pour le volet public. Cela donne 96 milliards de dollars d’actifs toxiques pour 96 milliards de passif en partie fumeux, mais exigible quand même.
L’exemple du CPA, qui n’a pu être privatisé sous aucune formule depuis 1999, est édifiant à ce sujet. D’ailleurs, pas plus tard que ce 2 octobre, le DG de la Bourse d’Alger a invoqué la difficulté à estimer les actifs de cette banque pour expliquer le retard de son introduction en Bourse.
Cette déclaration étant assez grave quand on sait que les actifs de cette banque sont essentiellement des créances sur clients peu solvables, au même titre que tout notre tissu bancaire. Cette déclaration veut tout simplement dire le plus diplomatiquement possible que ces actifs sont invendables !
La solution unique se trouve donc dans la mise à plat de toutes les créances et dettes de ces banques, histoire de voir ce qui est recouvrable, ce qui est à abandonner dans les actifs, ainsi que ce qui est payable et ce qui ne pourra jamais être payé dans les passifs.
Nous ne sommes pas le seul pays au monde ou les banques fonctionnent en dehors de toute logique économique, en enfilant les chiffres de gains fictifs face à des pertes réelles camouflées par l’émission monétaire à grande échelle. Mais nous sommes l’un des derniers à vivre l’autarcie en termes d’échanges financiers, ce qui nous empêche de fourguer aux autres une partie de ces actifs pourris, autrement que sous forme de vente totale de banques pas plus performantes que les entreprises qu’elles financent.
De ce fait, cette autarcie peut s’assimiler à un bunker qui accentue les effets de l’explosion par effet de confinement. Une chose est sûre : personne ne parlera d’un scandale bancaire algérien ce jour-là, parce que tous les dégâts seront limités à nous-mêmes, sans aucun dommage collatéral dans le monde.
Cet article Pourquoi les banques publiques sont invendables est apparu en premier sur TSA Algérie.