Rencontre avec Selma Ami Moussa, médecin à la pointe de la chirurgie cardio-vasculaire dans un système de santé obsolète

Selma Ami Moussa cumule dix ans d’expérience en tant que chirurgien confirmé. Issue d’une famille de médecins, la diplômée de la faculté de médecine d’Alger s’est spécialisée en chirurgie cardiovasculaire à la Pitié-Salpêtrière à Paris et voue toujours la même passion pour sa spécialité. Après  avoir exercé quelque temps à Paris, elle décide en 2010 de s’installer à Alger et fait deux ans plus tard, le pari d’utiliser la technique de l’endoprothèse aortique pour traiter un anévrisme de l’aorte abdominale. Une opération onéreuse et complexe qui sera pratiquée avec succès au sein de la clinique privée d’Al Azhar.

Quatre ans après et malgré les demandes répétées de la chirurgienne, la Cnas refuse toujours à son grand regret de prendre en charge cet acte chirurgical pointu. Aujourd’hui, celle qui fait partie de la trentaine de spécialistes en chirurgie cardio-vasculaire, exerçant sur l’ensemble du territoire national, demande un système de santé plus proche du citoyen pour permettre aux Algériens de bénéficier d’une meilleure prise en charge des problèmes de santé et des frais réels par la Caisse de sécurité sociale.

Dans cet entretien, elle dresse aussi un sombre bilan de la santé en Algérie. Un secteur qui pâtit du manque de volonté politique et d’une mauvaise communication entre professionnels.

Pourquoi avoir choisi de revenir exercer en Algérie? 

Lorsque l’on est en France et qu’on participe à des congrès internationaux, on rencontre des confrères qui, à juste titre, nous disent qu’il y a un manque de compétences flagrant dans ma spécialité. Dans quelques années, les maladies cardiovasculaires s’inscriront comme la pathologie numéro un en Algérie alors qu’il n’y a pas assez de chirurgiens vasculaires !  Malgré le nombre restreint dans cette spécialité certains nababs en ont fait une chasse gardée et par conséquent, rejettent et isolent ceux qui viennent prêter mains fortes.

Plus de 10 000 médecins algériens exercent en France. Que vous évoquent ces chiffres ?  

C’est un chiffre énorme! Cette fuite de cerveaux a de multiples causes, il y a eu la décennie noire, mais avant cela il y a beaucoup de médecins qui ont compris qu’ils ne pouvaient pas évoluer professionnellement et positivement dans ce système où les « mandarins » installés ad vitam aeternam dictent  leurs lois en dépit de tout bon sens. Dans mon cas, j’avoue que ce sont mes patients qui me retiennent. Par ailleurs, on a l’impression qu’il n’existe pas de politique de santé pensée sur le long terme. Pour revenir à votre question quel que soit le nombre de médecins qui exercent en France ou ailleurs, force est de constater qu’il n’y a pas de politique volontariste des pouvoirs publics pour les faire revenir dans leur pays afin de faire bénéficier nos malades de leurs compétences.

En décembre 2012, vous avez été la première à utiliser la technique de l’endoprothèse aortique pour traiter un anévrisme de l’aorte abdominale au sein de la clinique privée d’Al Azhar, à Alger. Vous demandiez à ce que l’opération soit prise en charge par la Cnas, ce n’est toujours pas le cas ? 

Cette technique a été pratiquée à Oran bien avant moi par le professeur Bouayed, à l’hôpital. Je voulais la pratiquer à Alger mais la Cnas ne voulait pas d’une convention d’endoprothèse aortique avec le secteur privé, prétextant que cet acte ne pouvait s’exercer que dans les hôpitaux. Afin de monter que c’était possible de pratiquer cet acte même dans le privé, j’ai posé une endoprothèse avec succès à la clinique Al Azhar.  J’avais relevé le défi et m’attendais par conséquent à un geste de la Cnas en faveur des malades libres de se faire opérer à l’hôpital ou dans le privé. Malheureusement c’est un acte mort-né.

Dites-nous en un peu plus sur votre départ de la clinique Al Azhar… 

Après trois années où j’ai alterné bon et mauvais, j’ai pris conscience que finalement je ne partageais pas la même conception de la pratique médicale ni la même perception du patient En plus de cela, il y a eu l’affaire « Nadera » que je ne souhaite pas détailler pour le moment.

Comment gérez-vous les patients qui ne peuvent pas payer une endoprothèse aortique ? 

Dieu merci la population pour ce type d’intervention reste minime, le plus grave et le plus urgent, c’est une autre pathologie. Je veux absolument attirer l’attention sur le pied diabétique. Le diabète étant en constante évolution et en l’absence de prévention primaire et secondaire performante, on se retrouve face à des patients qui n’ont pas les moyens de sauver leurs jambes. Savez-vous que pour un acte chirurgical assez banal, s’il est pris à temps, la Cnas  impose un accord préalable, cette procédure bureaucratique est totalement anti-déontologique et fait perdre un temps précieux dans la prise en charge des patients qui souffrent atrocement allant jusqu’à supplier de se faire amputer.

Combien l’État devrait-il investir pour remettre à niveau votre secteur ? 

Il faut d’abord faire le bilan de notre politique de santé. Beaucoup de retard a été pris notamment dans les spécialités de pointe. Le secteur de la santé a cruellement manqué d’une vision à long terme, pendant plus de vingt ans les pouvoirs publics ont choisi de transférer des centaines de patients pour se faire opérer en France sans qu’il y ait en contrepartie des chirurgiens formés dans ces hôpitaux. Cette politique facile s’est faite au détriment de la formation. Avec les sommes engagées et la bonne santé financière du pays ces dernières années, les responsables du secteur auraient pu mettre sur pied de grands services de chirurgie cardio-vasculaire.

Pour revenir à votre question, je dois vous dire que je ne suis pas une spécialiste de la planification, par contre j’ai quelques chiffres alarmants. On parle de 6 millions de diabétiques mais je reste persuadée qu’il y en a beaucoup plus, l’hypertension toucherait plus de 10 millions de personnes. Le fléau du tabagisme doit être encore plus important et dans cinq ans les maladies cardiovasculaires représenteront la première pathologie dans le pays, qui y fera face ? Quelles que soient les sommes nécessaires à la remise à niveau du secteur, elles doivent être engagées, la vie humaine n’a pas de prix.

Quel est l’état d’esprit de vos patients ? 

L’Algérien est fataliste. À l’hôpital ils ne bénéficient pas des meilleures conditions d’hospitalisation et de prise en charge, dans le privé les patients les plus aisés s’en sortent. Encore une fois je pointe le doigt sur les errements  et les défaillances de la Cnas qui s’est éloignée de sa vocation d’assureur. Cette structure ô combien importante dans l’édifice de notre système de santé est devenue au fil du temps et des politiques avortées, un organisme bureaucratique dénué d’humanité et de tout bon sens. Plus grave les passe-droits sont légion.

Comment envisagez-vous l’avenir de la santé en Algérie ? 

Je suis assez pessimiste. Durant cet entretien j’ai fait l’état des lieux et vous conviendrez que ce n’est guère reluisant. À mon sens il faudrait que les pouvoirs publics mettent les choses à plat et rebâtissent un système de santé performant en associant l’ensemble des acteurs de la santé publique et privée en toute objectivité. La dualité public-privé n’a pas de raison d’être, la motivation de tous doit-être le patient et son bien-être.

 

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