La nuit du guerrier Abdelhafidh

Ce soir encore, seul dans son lit, tremblant de douleur et de dépit, à l’heure où d’autres levaient un toast pour l’indépendance, chez Monsieur l’ambassadeur, ce soir encore le guerrier Abdelhafidh a demandé pardon à son peuple. Puis, devant les ébranlements qui s’annonçaient, il chercha refuge dans le sommeil ou dans la mort, sans pouvoir trouver ni l’un ni l’autre. Il résolut alors d’affronter son passé  et de garder les yeux ouverts sur ses dépits. Il avait tout donné, sa jeunesse, son exubérance, sa foi, dans ce combat qu’il pensait expurgé des ravageuses avidités, de l’ambition et des intrigues. Ils sont comme cela dans la famille : généreux dans l’effort, entiers dans le devoir, naïfs dans le rapport aux hommes. « Pour nous, les Yaha, entrer dans les rangs de l’insurrection armée, c’était comme épouser une religion. … Corps, âmes et biens. Sans demi-mesure ni calculs. »

Combien de temps faut-il à un guerrier pour expier son péché d’innocence ? Lui ne pensait qu’à tout donner ; les autres qu’à tout prendre. Au bout d’une année, presque tout ce que la famille Yaha possédait de bétail avait servi à nourrir les colonnes de moudjahidine transitant par le village. Au bout de sept ans de guerre, il descendit du maquis vieilli mais plein d’illusions. « La révolution était notre seule raison de vivre. Nous vivions pour elle. Ce fut ainsi jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Le reste, tout le reste lui importait peu.  »

Terrible ingénuité ! Cette indépendance-là, l’indépendance sublimée, n’était pas au rendez-vous. Ce fut l’autre, l’indépendance de quelques-uns, qui s’installa par la force du canon. « Ils avaient surgi à la fin de la guerre, des cendres encore brûlantes des combats, pour nous déposséder de nos triomphes. » Des groupes venus des frontières  se sont autoproclamés « maîtres du pays  à un peuple fatigué, usé, par plusieurs années de lutte armée.

Ce soir où la mort n’est pas venue, ni même le sommeil, pendant qu’ils trinquaient à l’indépendance dans les salons parfumés qui donnent sur Trafalgar Square, Manhattan ou les Champs Élysées, ce soir encore, à l’heure du champagne et des canapés de caviar, Si Hafidh ne savait toujours pas que l’on n’établit pas une dictature pour sauvegarder une révolution mais que l’on fait une révolution pour établir une dictature. Le guerrier n’avait pas lu George Orwell. Il n’avait jamais appris à lire. Dans  son hameau  de Takhlijt Ath Atsou, accroché au monde par une piste tortueuse sur le flanc du Djurdjura et à Dieu par la prière des hommes, il n’y avait pas d’école.

Qui donc rachèterait les fautes d’un combattant qui ne savait ni lire ni calculer ?  N’avait-il pas suffisamment expié,  lui qui reprit les armes un an à peine après les avoir déposées ? N’avait-il pas suffisamment payé pour son délit d’innocence lui qui a traversé le siècle torturé sur une inépuisable question : aurais-je vu périr ma descendance dans le fol espoir qu’elle termine nos guerres si nous avions eu la lucidité de les accomplir jusqu’à la délivrance ?

Enfants d’Octobre et de nos Printemps noirs, enfants ensevelis sous des colères trop grandes, sous la soif de liberté ou sous la bannière de Dieu, vous pardonnerez-nous ? Vos sépultures solitaires côtoient pourtant nos moribondes vanités et nous n’avons vu mourir ni l’époque ni nos enfants. »

Ce soir encore, la mort n’est pas venue, ni même le sommeil. Pendant qu’ils trinquaient à l’indépendance, dans les salons parfumés qui donnent sur Trafalgar Square, Manhattan ou les  Champs Élysées, ce soir encore, à l’heure du champagne et des canapés de caviar, Si Hafidh affrontait son passé, supportant le désespoir d’une paix qu’il n’aura pas su construire.

Jusqu’à la dernière minute de son exceptionnelle existence, il aura refusé de faire partie du monde pathétique des pantins, répugnant autant le déshonneur que la désertion. Il restera l’un des hommes qui auront su sauvegarder, dans la lutte de tous les jours, la chance fragile d’un renouveau. C’est de cet enseignement que nous nous alimentons aujourd’hui. Sans cette salutaire obstination des hommes comme le guerrier Abdelhafidh, nous ne vivrions de rien.



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