Les plaies béantes du terrorisme

Nassima Boumazouza, Daho Djerbal et Nazim Mekbel lors de la rencontre...


Des mots, de l’émotion, des larmes. Et du sens. Pour dire l’innommable, mettre les mots cette chose atroce appelée pudiquement «les années 1990». Oui, la décennie noire. Et des visages, des processions de visages amènes et humbles, ceux des victimes qu’on voudrait assassiner une seconde fois, ensevelir à jamais dans le caveau du temps au nom de la «moussalaha», du pardon par décret.



Voilà qui pourrait résumer très sommairement la Journée contre l’Oubli organisée comme chaque année, à l’orée du printemps, par l’association Ajouad Algérie Mémoires, dirigée par Nazim Mekbel, le fils de «Mesmar J’ha».


Pour se souvenir, mais aussi pour réfléchir, apprendre et comprendre ce qui s’est passé, cette séquence sanglante de notre histoire contemporaine, le génocide du GIA et consorts. Depuis 2011, Ajouad s’attache régulièrement à marquer cette journée.


Hier, cela a pris la forme d’une rencontre autour de deux communications magistrales prononcées par Daho Djerbal, l’illustre historien, et Nassima Boumazouza, doctorante en psychologie clinique.


Les deux interventions portaient sur un thème commun : le traitement des traumatismes de la décennie noire. Mais loin de se cantonner dans un registre strictement académique, la journée commémorative était agrémentée de témoignages encore vifs, de lectures de textes, de poèmes poignants et d’échanges collectifs, parfois animés, pour reconstituer, fût-ce par bribes, en pointillés, ce récit «interdit».


Ce haut moment mémoriel avait pour écrin une petite salle intimiste sise à l’entrée de la splendide villa Abdeltif, mise à la disposition des organisateurs par l’AARC. La salle s’avèrera vite exiguë pour contenir toutes celles et ceux qui ont répondu en nombre à l’appel d’Ajouad. Image touchante qui retient d’emblée notre attention : sur le dos des chaises réservées au public, des noms sont inscrits sur des feuilles blanches. Des dizaines de noms, certains de personnalités connues, mais la majorité revenant à de simples anonymes.


Cela rappelle les sièges réservés aux invités de marque d’un festival ou d’un congrès. Il n’en est rien. Ce sont, en vérité, les noms de victimes du terrorisme, tous ayant droit aux mêmes égards. On pouvait ainsi lire sur une rangée : Abdelhafid Saïd, étudiant ; Aïssa Amari, gendarme ; Tahar Djaout, écrivain et journaliste ; Rachida Saheb, enseignante ; Rached Benalou, muezzin ; Mahfoud Kerbali, juge d’instruction…


Et tout au long des débats, les visages défilent sur le mur qui surplombe la tribune, projetés par datashow : Boudiaf, Boucebci, Boukhobza, Liabès, Bakhti Benaouda, Nabila Djahnine, Mekbel, Alloula, Allaoua Aït Mebarek, Lila Kheddar, Mustapha Abada, Cheb Hasni, Amel Zenoune, Matoub Lounès, Ahmed Asselah, Katia Bengana et des dizaines d’autres.


Comme par enchantement, ils semblaient se réincarner, reprendre vie, se débarrasser de leur halo de lumière comme on se débarrasse d’une camisole de sainteté pour se joindre à l’assistance. Autre moment fort : des petites filles se succèdent autour d’un micro pour lire, là aussi, des noms, les noms des victimes, toujours, et leurs phrases commençaient immanquablement par cette formule : «Je suis l’Algérie de…». «Je suis l’Algérie de 1992», «Je suis l’Algérie de 1994», «Je suis l’Algérie de 1997».


Et d’égrener des listes de personnes fauchées par les GIA et autres ascendants barbares de Daech cette année-là. Nazim Mekbel, président d’Ajouad, explique que l’association qu’il dirige œuvre depuis le début pour, justement, rendre justice, rendre vie, mettre un nom et un visage à l’endroit de tous ces anonymes. «Il s’agit d’un travail mémoriel pour archiver ce qui s’est passé, retrouver les noms des 200 000 morts.


Qui étaient, par exemple, les victimes de l’attentat du boulevard Amirouche ? Qui étaient les morts, mais aussi les blessés ? Souvent, c’étaient des anonymes. Et puis, on oublie trop souvent les blessés qui continuent à souffrir jusqu’à aujourd’hui» dit-il avec humilité. Il fait observer que depuis 2011, Ajouad a choisi la date du 22 mars pour instituer, inscrire dans la mémoire collective, une «Journée contre l’oubli».


«On a choisi la date du 22 mars en référence aux marches populaires du 22 mars 1993 et 22 mars 1994, quand les Algériennes et les Algériens étaient sortis massivement pour dire non à l’intégrisme, oui à la démocratie.» Il indique au passage que cette année, parallèlement à cette halte commémorative, des journées contre l’oubli étaient également organisées à Oran, Saïda, Mostaganem et bientôt à Tizi Ouzou et Béjaïa, sans compter les cérémonies organisées à Paris, Toulouse et même Montréal. «Ajouad, aujourd’hui, dépasse le concept d’association et se veut un mouvement citoyen pour essayer de comprendre ce qui s’est passé il y a vingt ans», insiste Nazim Mekbel en écartant tout «nombrilisme».


Il précise dans la foulée que ce qui caractérise les commémorations de cette année, c’est le fait qu’elles dépassent le cadre émotionnel et se voulaient un moment de réflexion collectif, dans une démarche pluridisciplinaire incluant des sociologues, des psychanalystes, des urbanistes et autres anthropologues, pour accomplir ce travail titanesque d’interprétation et d’écriture des années 1990.


Il estime, comme de juste, que ce travail de mémoire, au-delà de son côté «thérapie de groupe», participe d’un «enjeu sociétal». «On ne peut plus dire ‘elli fet met’. On le doit surtout pour les jeunes générations», conclut-il. Nous reviendrons avec de plus amples détails, dans notre édition de demain, sur les interventions qui ont marqué cette journée qui, pour le coup, fut vraiment… mémorable.






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